jeudi 4 juin 2009

Vengeance(s) deux films de Ken Loach et Clint Eastwood

A propos des fins de Looking for Eric et de Gran Torino


Ken Loach et Clint Eastwood, voilà deux cinéastes consacrés qui clament haut et fort leur engagement politique et qui n'ont jamais hésité à imprégner leurs fictions de l'idéologie dont ils se réclament. On pourrait même dire que l'âge aidant, ils s'y atellent avec un détachement que d'aucuns prendront pour de la désinvolture. Aujourd'hui, le capitalisme est devenu la norme et donc il semble normal que le communisme fasse alternativement office de chiffon rouge (l'ultra-gauuuuche, houuuuu...) ou de folklore (fête de l'Huma' ?). Dans ce contexte, quel genre de films peuvent bien faire un marxiste et un libertarien ?

Le film du second a été largement commenté, porté aux nues, parfois aussi critiqué... Bref, parcouru en long, en large et en travers (voir le prochain numéro de notre revue). Certains, dont je fais partie, ont pu être écœurés par le talent déployé par Eastwood pour manier les références à sa propre mythologie, et son habileté à jouer ironiquement des stéréotypes qui sont associés à son personnage pour mieux les renforcer, in fine. Oui, à la fin, tout y était : la bonne brute face aux truands dans un face-à-face leonien. Résultat, à la brute, le salut et l'ambiguïté morale, aux truands, l'enfer de la prison, chose promise et due aux bêtes et aux méchants (1). Le malin Clint se payant même le luxe de s'épargner le recours à la force, conférant une grandeur supplémentaire à son martyr christique. Comme au bon vieux temps de la conquête de l'Ouest (ou de Gotham City), les forces de l'Etat arrivent après la bataille pour ramasser la vermine et faire le ménage dans le « backyard ». Dans cette jungle urbaine et désertique, la vengeance personnelle palliait donc, une fois de plus, l'absence d'un Léviathan régissant l'absurde guerre de tous contre tous. Et puis de toute manière, à quoi pourrait bien servir l'Etat et son bras armé, la police, quand il suffit d'un peu de jugeote et/ou d'un gros calibre pour obtenir la paix des dignes travailleurs dans son quartier ?

Ken Loach sur son île a lui aussi abandonné depuis belle lurette le mythe d'un Etat protecteur des faibles et des opprimés. D'abord, la mère Thatcher est passée par là, elle a tout cassé sur son passage et puis ensuite, la vieille oligarchie régnant sur la classe politique n'a plus grand chose à voir avec les luttes sociales pour l'émancipation du peuple. Sans doute cherche-t-il en vain un avatar britannique à notre facteur national. Et donc par conséquent, c'est dans la vengeance, l'expédition punitive mais festive que se règlent les problèmes de voisinage auxquels le pauvre Eric s'est trouvé confronté. La solidarité de classe joue à plein et c'est une armée de facteurs-supporters, une véritable Manchester United Red Army qui envahit et ruine dans la joie et la bonne humeur, le luxueux jardin des bad boys.

A cette occasion et pour garder l'anonymat, tous revêtent le masque du King, sir Eric Cantona, qui à l'heure de la fin des idéologies, fait office de dernier maître à proverbe, heu, à penser. Là où l'image de Mao et les maximes de son petit livre rouge guidaient le peuple vers la révolution, c'est aujourd'hui l'idole des stades qui exacerbe le lien social. Parfait contrepied en somme au Dark Night de Nolan qui usait de cette violence vengeresse pour faire tomber dans un même geste flamboyant de rage le masque de ses imposteurs et le sourire du Joker (2). Avec Nolan, l'icône ne doit sa pérennité qu'au piédestal sur lequel elle s'est hissée. Elle a besoin de cette distance et de l'aura mystérieuse qu'elle confère pour poursuivre sa mission. Pour être admirée et saluée, elle a besoin de ce sérieux à toute épreuve, comme un Papa qui refuse de desserrer la mâchoire devant la grimace insolente de son fiston. Elle ne saurait tolérer le sourire ironique et grinçant du bouffon, sourire qui tourne irrémédiablement en ridicule le costume moulant qui protège sa véritable identité.

Ken Loach, lui, détourne le mythe sans complètement l'achever, il démythifie Cantona en laissant libre cours à l'autodérision que le bonhomme se plaît à déployer; manière de rapprocher l'idole des petites gens, de ses admirateurs, pour en faire un vieux sage amusant. Manière aussi pour le footballeur de faire un peu oublier le dernier souvenir audiovisuel à hanter la mémoire collective. Personne n'a encore oublié que la dernière fois qu'il avait traversé la rampe séparant la scène de ses fans, c'était les deux pieds en avant. Manifestement, la comédie est un genre qui lui sied mieux que le film de Kung-Fu.

Loin de l'iconolâtrie léchée d'un Pedro Costa ou même d'un Johnnie To (dans deux registres très différents certes), Ken Loach remet Cantona « le vrai » à la même place que celle de ses fans : caché derrière son propre masque. L'idole ne guide pas, elle est là, quelque part dans le groupe, donnant simplement l'énergie de croire en la possibilité d'une victoire collective.




Cela dit, il n'est pas moins évident que dans cette séquence conclusive, Loach rejoue sur le mode de la farce rigolarde le fantasme de l'humiliation des mauvais patrons. Il semble prendre un certain plaisir au spectacle de la figure du riche propriétaire beauf, arrogant et arriviste fulminant, arrosé de peinture rouge. De même, les tuniques rouges des supporters, menés par un vieux grognard aux allures de leader syndical ne trompent personne sur le genre d'imaginaire convoqué par Loach. Finalement, il partage avec ce film la jouissance cathartique du couple Delépine-Kervern qui recourait dans Louise-Michel à un autre duo de personnages enragés pour buter fictivement le Patron (voire critique sur le blog). On saisit très bien ce que peut avoir de ludique et de sain (les mauvaises langues prononceront « vain ») un tel exercice de défoulement lucide. Si la lutte des classes est morte et enterrée, les idoles elles, ne le sont pas tout à fait et c'est encore pour elles l'occasion de s'en payer une bonne tranche.

Raphaël Clairefond

(1) A ce titre, il sera intéressant de voir ce que fait un Tarantino de l'imaginaire du western et du manichéisme dans son prochain film, Inglorious Basterds.

(2) Lire à ce sujet l'article de Simon Pellegry : De l'aristocratie chez certains chevaliers, Spectres du Cinéma #2



NB : Le forum des images propose un nouveau cycle sur le thème de... la vengeance ! Toutes les séances ICI

20 commentaires:

JM a dit…

salut,

"une véritable Manchester United Red Army qui envahit et ruine dans la joie et la bonne humeur, le luxueux jardin des bad boys."

Les Reds c'est Liverpool, pas Manchester ! ;)

Raphaël a dit…

lol !

Je sais mais en ces terres, la règle est que le jeu de mot cinématographique prime sur le clin d'oeil footballistique. :D

PS : par rapport à la première version j'ai changé l'introduction

despair a dit…

Gotham city comme ville de l'ouest on ne fait pas mieux : il faut lire en lieu et place METROPOLIS.

chafiha a dit…

Certains, dont je fais partie, ont pu être écœuré : tu fais tellement peu de fautes d'orthographe qu'on détecte directement celles que tu fais "és" :p, cela dit le fait que tu dises qu'Eastwood fasse référence à sa propre mythologie est tout à fait véridique et notoire, de toutes les manières comme dirait Barhes "le mythe est une parole" donc le dernier des cinéastes (et humains) peut en créer un ;-)

Comme d'habitude bon article, agréable à lire!

Raphaël a dit…

Coucou,

Merci pour ton message et la citation de Barthes !

Par ailleurs, la coquille est corrigée ;)

Léo a dit…

Bonjour,je ne vais pas me pencher sur le cas de Loach que je connais très mal.
cependant, il me semble que de nombreux impairs du certainement à une relative méconnaissance du cinéaste Eastwood, ont été commis dans votre article.

Où avez vous vu que l'homme, clame haut et fort son appartenance au parti républicain tout le long de sa production cinématographique? il serait fastidieux de prendre un à un la plupart de ses films, et de vous montrer à chaque fois un contre exemple de vos propos.
rappelons simplement, qu'avant d'être un républicain Eastwood est un révisionniste. révisionniste très tot par ses prises de position vis à vis du peuple amérindien. enfin révisionniste pour sa critique acerbe de la fondation des Etats Unis. a ma connaissance, le parti républicain serait garant de valeurs traditionnelles voire réactionnaires pour nous, francais, (en aucun cas je n'y oppose le parti démocrate, que l'un où l'autre soit au pouvoir m'est bien égal). le "libertarien" possède alors d'étranges propos par rapport à l'image que vous contribuez à véhiculer, celle d'un homme vivant encore sous la loi du Talion au fond d'une amérique arriérée.
dernier point sur lequel je voudrais revenir, c'est celui du mythe fait sur sa propre personne, qu'il entretient en effet tout le long de son Gran Torino. cette observation m'inquiète autant qu'elle m'agace,puisque dattant des années 80, si Eastwood a pu évoluer en produisant ici une oeuvre introspective, ou en créant une pléiade de nouveaux personnages tout le long des ses fictions, ce n'est pas le cas de la critique. encore systématiquement depuis presque 30 ans, Eastwood devrait devoir des comptes à une certaine critique à propos de ses personnages.
j'ai la conviction qu'avant de juger un homme sur ses prises de position politique, on pourrait d'abord regarder du côté de ses agissements, de son propos personnel. Ainsi je verrais en Eastwood comme en A.Mann, certes des hommes attachés à "leur pays", mais je les vois avant tout comme garant d'une tradition humaniste emprunte de naiveté typique de l'Amérique, et que nous francais voire européens sommes à des lieues de comprendre, et même de pouvoir critiquer. peut être pouvons nous seulement nous contenter d'observer nos voisins sans systématiquement les fustiger.

Léo

Raphaël a dit…

Bonjour Léo,

D'abord merci de votre retour.

J'avoue ne pas connaitre en détail la filmographie d'Eastwood, je me contentais de déceler les traces de l'idéologie libertarienne dans la fin tragique du personnage. Je n'ai nullement l'ambition d'étendre mon propos à toute son oeuvre.

Cela dit, nous reviendrons plus en détail sur le film, Eastwood et ses idées dans le numéro 3 des Spectres du Cinéma que je vous invite à consulter (sortie fin du mois, début juillet au plus tard).

Bien à vous,

Raphaël

JM a dit…

Bonjour !

Léo, il est assez frappant de retrouver toujours sur son chemin lorsqu'on tente de dresser un portrait des idées d'Eastwood une personne qui nous expliquera que nous, petits français, ne pouvons rien comprendre aux idées du cinéaste. Personnellement je suis plutôt du genre à me méfier de ce genre de raisonnement qui me fait le même effet qu'un "circulez, il n'y a rien à voir !" (d'autant que généralement ce genre de personne aura tendance à, de la même manière, tenter de décrire Eastwood avec ses critères à lui).

Un article comme celui de Largo s'inscrit justement en opposition à l'idéologie qui vise à nier l'idéologie dans un certain nombre d'oeuvres propre à la critique actuelle, au même titre que l'article de diez dans notre numéro un à propos du dernier film de Sokourov par exemple. On peut relire l'édito de Frodon (rédacteur en chef des Cahiers tout de même !) de l'époque pour mesurer l'étendue de cette façon de penser biaisée et néfaste (on retrouve d'ailleurs le même Frodon parmi les défenseurs les plus acharnés du dernier Eastwood).

Que Eastwood ait plus que de la sympathie pour le mouvement libertarien n'est pas un secret, et si tel était le cas, il le cacherait bien mal tant ses films sont proches de ce courant de penser. Je ne me livrerai pas ici à un inventaire fastidieux, je m'y suis déjà livré ailleurs, moi ou d'autres.

De quels agissements parlez-vous, de quels propos personnels ? Ne devons-nous pas nous intéresser aux films d'abord, et aux hommes après, comme dirait Godard ?

Je vois peu de liens entre Mann et Eastwood à part qu'ils ont tout deux fait des westerns et des films de guerre ? Les problématiques me semblent tout autre chez Mann. L'individualisme par exemple intéresse Mann mais il cherche quelque chose à ce sujet, tandis que pour Eastwood, la question est réglée depuis le premier film...

Eastwood représente certainement une idée des Etats-Unis mais personnellement ça n'est pas celle que j'aime, c'est celle contre-révolutionnaire...

JM

Léo a dit…

Bonjour JM!

en effet je me suis mal exprimé. il n'est pour moi pas tant question de compréhension que de tolérance. ce n'est pas seulement du aux idées propres du cinéaste que je mentionne cette notion de tolérance, mais également auprès du pays lui-même. ici il n'est pas question pour moi de mépris, puisqu'il consiste à se sentir, à être, au dessus de. je vise davantage à observer le constat d'une évolution politique et sociale, celle des USA, qui au demeurant, est l'une des plus rapides de l'histoire mondiale, malgré la relative jeunesse de l'état.
s'il est frappant de constater un propos commun "nous petits français ne pouvons pas comprendre", il est également frappant de constater à quel point dans de nombreux écrits, l'utilisation d'une référence occidentale (Europe de l'Ouest) est de mise sur un film américain ou plus simplement étranger. d’ailleurs il ne s'agit pas seulement d'une panacée de critiques, mais aussi de politiques, qui de nos jours et au nom des droits de l'Homme, comme anciennement ce fut le cas pour la bible, tendent à homogénéiser le paysage mondial.

J'appartiens probablement à ce "genre de personne" que vous mentionnez, le genre donc à vouloir décrire avec mes propres critères, certainement parfois biaisés voire incohérents (bon, j'essaie de l'éviter tout de même, mais cela arrive) quelques cinéastes et œuvres. j'en suis conscient, pratiquant le commentaire cinématographique en amateur et par passion. a ma charge encore, étant sensible de façon générale au cinéma d'Eastwood je manque certainement d'objectivité ou de lucidité.
cependant je m'efforce régulièrement d'aborder une réflexion non pas autours de la négation de l'idéologie, mais autours d'une neutralité politique exercée par l'individu à qui incombe l'envie où la tâche d'émettre un propos sur une oeuvre, ici cinématographique. Gran Torino n'est pas un film de propagande, l'aborder ou même aborder la cinématographie de Clint Eastwood avec une idéologie politique me semble restrictif.

oui, Il est hautement préférable de s’intéresser d’abord aux œuvres. Dans un cas contraire, et pour l’exemple d’Eastwood, cela nous donnerait un bien faible terreau pour fertiliser notre jardin critique. J’ai bien dit préférable plus haut, par esprit de contradiction avec cette maxime de J.L. Godard. Afin d’illustrer, de clarifier et de suppléer à mon propos, j’utiliserais, userais, également une citation de Rossana Rossanda. Cette dernière tente de définir ou du moins d’approcher la position sociale d’un intellectuel : « Il s’agit de l’éveil d’une conscience aux raisons d’une classe qui n’est pas la sienne, d’où sa position de compagnon de route, avec ses marges de liberté et ses conflits, son irréductible altérité de témoin extérieur ».

soit, l'individualisme est traité de façon différente par Mann et Eastwood. j'ai cité le premier comme j'aurais pu citer Ford ou Capra, garants certes du cinéma "classique" mais aussi d'une morale, de valeurs, peut être divergentes mais souvent affirmées.

enfin, à titre personnel pourriez vous m'indiquer où trouver ces inventaires concernant ces rapports au mouvement libertaire? et pourriez vous vous étendre sur cette idée contre révolutionnaire par opposition à une idée révolutionnaire?

Merci pour ce temps déjà passé à lire mes commentaires, j’apprends d’autant plus lors de remises en question de mes réflexions.

Léo

JM a dit…

Bonjour Leo,

A propos du mouvement libertarien (qui est une branche bien particulière des mouvements "libertaires"), notre compagnon de route Borges a déjà abordé cela ici et ailleurs dans le forum. Vous trouverez aussi là des liens à propos de ce mouvement. Nous revenons sur tous ça dans notre prochain numéro à paraître comme vous en informait Largo hier.

Je dois avouer que j'ai bien peu de fascination pour les USA et leur "progression" historique qui ne me parait pas une réussite incomparable. La tolérance, c'est justement ce concept que le film d'Eastwood semble clamer un peu trop haut et fort avec son humanisme de pacotille. Dans ce sens il donne une bonne idée des limitations de ce concept dont les fondamentalistes français des "droits de l'homme" dont vous semblez vous méfier sont aujourd'hui si friands.

Mes excuses, je reviendrai plus tard sur le reste, car je n'ai pas le temps maintenant.

Bonne journée à vous

JM

JM a dit…

J'espère ne pas dire trop de bêtise en affirmant que ce concept de "tolérance" est tout ce qu'il y a de plus chrétien, puisque vous parlez de bible et de choses faites en son nom.

Il me semble que l'article de Largo se prête difficilement à une autre façon d'aborder le cinéma de Clint Eastwood ?

Léo a dit…

JM,

il ne s'agit pas d'avoir de la fascination pour l'évolution de la société américaine. de plus je ne crois pas qu'il existe de toute facon de "réussite incomparable". rappelons simplement que dans les années 30 encore des noirs étaient lynchés, pendus, brulés dans le sud des E.U. -rappel musical: Strange Fruits de Billie Holiday- alors oui le sort des noirs américains plus généralement du sud, n'est toujours pas enviable, mais il y eu une évolution certaine et rapide.

il me semble que du point de vue de l'objectivité voire de la lucidité, ce soit d'avantage votre soucis que le miens. dans le cas d'Eastwood seulement bien sur. un "humanisme de pacotille"? mais vous arrive t il de penser que vos mots dépassent vos idées? s'il existait un humanisme unique et absolu nous nous raprocherions du totalitarisme! une vérité quelle qu'elle soit ne peut apparaitre,brièvement, uniquement par le concours de nombreux regards aussi bien convergents que divergents.

enfin, non ce n'est pas une bêtise de dire que la tolérance occupe une place importante dans le christianisme. mais s'en est une si sous ce prétexte d'en être un concept cette notion devait être refoulée de but en blanc!

peut être n'arriverons nous pas à nous faire comprendre l'un de l'autre,qu'à cela ne tienne!

Léo

JM a dit…

Léo,

Mais enfin de quoi me parlez-vous ? Comment voulez-vous que nous soyons d'accord lorsque vous brandissez l'histoire des noirs-américains pour justifier des évolutions sociales des USA ? Qui ne peut être d'accord avec vous, encore qu'il faut voir dans quelle mesure cette évolution a réellement eu lieu (ne pas confondre émancipation et intégration ; vérifier, par Etats, les avancées progressistes) ? On peut dire bravo et fermer les yeux sur un système économique ultra-libéral qui est juste, depuis quelques mois, responsable du chômage de millions de gens aux USA et dans le monde entier, de la mort de milliers de civiles en Afghanistan ou ailleurs au nom de la "démocratie". Prenons le problème sous cet angle plutôt que sous celui des particularismes communautaires si vous le voulez bien, le système libéral ayant aujourd'hui largement dépassé ceux-ci. Vu sous cette angle, quelle évolution magnifique, en effet ! Puisque vous parlez de "classes" ci-dessus à propos des intellectuels, je suis certain que vous saisirez fort bien ce point de vue.

Mais pour en revenir aux noirs-américains, que pensez-vous de l'image qui en est donnée dans le film de CE ? Ne jurerait-on pas qu'ils répondent un peu trop parfaitement aux stéréotypes réactionnaires d'un personnage comme Kowalski comme pour mieux servir sa fiction ? Que ces clichés sont l'image même de cette complaisance qu'évoque Largo dans son texte, un peu à rebours de l'histoire récente des USA pour le coup ?

Je maintiens bien volontiers que je considère l'humanisme eastwoodien comme un humanisme de pacotille, aristocratique, tire-larme, aussi sûr de ses effets que de tout ce(ux) que son contenu méprise très ouvertement (en considérant bien entendu le paternalisme comme une forme de mépris). Peut-être est-ce là le constat d'un petit français, c'est en effet juste le constat d'un petit spectateur français qui ose s'"attaquer" au grand CE, rien de plus.

Je ne refoule pas la notion de "tolérance" en raison de ses origines chrétiennes, je me méfie de ce concept, et, sauf votre respect, l'emploi que vous en faite comme argument "massue" pour négliger l'approche critique confirme plutôt dans ma méfiance.

bien à vous.

JM

Léo a dit…

JM,

je n'ai rien voulu brandir du tout. cet exemple donné d'une évolution sur moins d'un siècle est à considérer justement comme un exemple au sein de bien d'autres. (amérindiens,peine de mort,ghettos...) ce sont bel et bien des exemples "foure tout". et une évolution rapide n'est pas forcément synonyme de progrès quel qu'il soit. oui le lynchage physique est considéré maintenant comme de la barbarie. oui un lynchage plus discret désormais s'opère. oui en certains Etats la peine de mort est révolue ce qui n'empêche pas que dans d'autres (autours de 3/5 états) elle tourne toujours à plein régime et ce toujours à titre d'exemple... les natifaméricains lorqu'ils ne sont pas parqués dans leurs fameuses réserves survivent comme ils le peuvent (extrême taux d'alcoolisme). mais sont tolérés par les "habitants". etc
tout ca c'est évident! il ne s'agit pas d'accepter, il s'agit de constater à quel point le pays fait vite (nécessairement mal?) en révolutions sociales. et qu'il n'est pas nécessaire de recourir à l'antiaméricanisme pur et dur.
je le répète puisque vous me forcez à le dire, aucune donc fascination ni pour le pays ni pour Clint!

les usa ne sont pour moi pas les fautifs de cette crise, ici aussi une évolution, ou un progré (ces deux termes peuvent être en contradiction avc l'humanité) sont à la base de l'évènement. un petit peu comme si vous jetiez la pierre à n'importe quel porteur d'arme sans penser au vendeur ou au donneur d'ordre. le geste commit par ce porteur ne s'excusant toujours pas d'ailleurs.

enfin pour en revenir aux noirs dans Gran Torino,oui, ils peuvent correspondre à l'idée que s'en fait le vieux kowalski. mais cela ne me choque pas outre mesure, peut etre constituent ils justement l'idée type "d'étrangers" qu'il ne peut voire sur son territoire, et qui justement retiendront davantage son attention. comme Thao qui aux premières rencontres lui a demandé je ne sais plus quoi puis essaya de lui voler sa voiture. tout ceci le conforte dans un 1er temps avec ses opinions racistes,peut etre plus chauvine que raciste d'ailleurs.
et puis, la diversité à Détroit est de mise et que des hommes ici noirs puissent y être violents ne me surprend pas.le seul blanc d'ailleurs présent lors de l'altércation est un lâche doublé d'un imbécile. de toute facon j'ai tendance à penser qu'en faisant jouer ces rôles à des noirs il y aurait eu ce genre de critiques, et que s'il n'y avait pas du tout eu de noirs c'eut peut être été encore pire, spike lee aurait peut être encore montré les dents! je ne trouve pas que ce soit d'une grande importance.

en revanche, pour une fois je suis entièrement d'accord avec vous, Eastwood a de gros sabots, souvent une musique on ne peut plus illutrative (relativement banale quant elle est composée par lui ou son fils)et des effets tire larme.
mais, je ne m'attend pas à autre chose sur ces points (except la musique qui peut vraiment être insuportable...)

cette tolérance est un argument massue à la hauteur du votre qui fait selon moi l'amalgame entre la politique d'un pays et les films d'un cinéaste!

Léo

JM a dit…

Léo,

Je ne recours pas à un "antiaméricanisme pur et dur", je suis simplement sans complaisance et je regarde la réalité en face (je m'excuse mais la crise économique actuelle est bien partie du système économique étatsunien), vous adressez-vous à moi lorsque vous dites cela, si oui, j'aimerais bien savoir ce qui vous permet de me le dire ? Sur notre forum, je fais un parallèle à propos de la construction idéologique entre ce film d'Eastwood et "La journée de la jupe", vous voyez bien que mon combat n'est pas limité aux Etats-Unis.

C'est vous qui me conduisez sur le terrain de la politique des USA, j'essaye simplement de répondre à vos remarques. Je vais avec vous où nous porte la discussion. Ceci dit, sans aller jusqu'à prétendre que Eastwood fait des films de propagande, il est clair qu'il véhicule dans ceux-ci, comme tout auteur, sa vision du monde (par le scénario, par la mise en scène..), et que, par conséquent, ses films sont absolument politiques. Il serait je crois bien naïf de vouloir prétendre le contraire.

Je tiens à vous préciser que, contrairement à Largo, je suis de très près l'oeuvre du cinéaste-acteur depuis des années, qu'il m'arrive même parfois d'aller voir 2 ou 3 fois ses films. Qu'il y a certains films de Clint que j'apprécie, beaucoup plus que d'autres.

"j'ai tendance à penser qu'en faisant jouer ces rôles à des noirs il y aurait eu ce genre de critiques, et que s'il n'y avait pas du tout eu de noirs c'eut peut être été encore pire, spike lee aurait peut être encore montré les dents! je ne trouve pas que ce soit d'une grande importance."

C'est typiquement le genre d'argument un peu complaisant et biaisé qui prétend que, d'emblée, quoi qu'il fasse il y aura des mécontents, alors à quoi bon qu'il pense réellement à ce qu'il fait ou montre ? C'est quelque part confirmer et se satisfaire de la bêtise d'Easwtood.

bien à vous.

JM

JM a dit…

encore une chose, si j'évoquais plus haut les clichés contre lesquels se bat Kowalski dans le film, c'était pour mieux faire ressortir le fait que c'est tout le film qui se casse ainsi la gueule, tout le bel humanisme dont nos journalistes ont tartiné leurs pages lorsque le film est sorti. Le film ne dit pas autre chose que : il y a quelques petits voyous qu'on peut encore "sauver" (via un paternalisme ignoble), qui sont victimes plus que coupables même si coupables pour Kowalski d'être victimes par leur faiblesse qu'il faut mater (Thao), et il y a la vermine, ceux qui n'ont pas d'excuses, qu'il faut éradiquer par tous les moyens (vous parliez d'armes tout à l'heure, voilà par exemple quelque chose, une remise en question d'un fait de société étatsunien, qui n'intéresse pas beaucoup Eastwood apparemment !). Voilà quel est le bel humanisme de Clint Eastwood, et on retombe sur nos pieds car sur la notion de "tolérance" qui en politique est généralement liée aux "quotas", au décompte, au seuil, aux "critères de sélection". Derrida a écrit des choses importantes là-dessus..

Largo a dit…

NB : une critique amusante de l'article de Person sur Clint trouvée ici http://www.marianne2.fr/savoirsvivre/Clint-Eastwood-est-reac,-et-alors_a55.html

Léo a dit…

Bonjour JM,

Je fais donc mon petit retour après un silence. Evidemment, c’est à vous que je m'adresse lorsque je vous parle de cette crise! Nous n'avons été que deux à engager cette discussion. Ah mais non, ce serait trop simple de prendre en bouc émissaire ces Etats Unis. La "crise" actuelle n'est pas celle dont on parle. Pas de complaisance, regarder la vérité en face, dites-vous? Maintenant que nous avons tous le nez dedans, évidemment on ne peut plus passer à côté. Cette "crise", donc, n'est que la suite logique d'un comportement de masse sans aucune distinction d'origine, basé sur le profit (l’exploitation) aussi bien économique qu'humain(e). Le marché n'a pas attendu cette année 2009 pour traiter ses employés comme du bétail, dans les écoles de commerce, nous apprenons, futurs patrons, à traiter les gens en termes de forces de travail, avant de les considérer comme individus. Peut être avez vous, travaillez vous, en usine. Si oui, il n’est pas frappant de constater que cette « crise » de l’emploi ou de la condition du salarié traitée actuellement dans nos médias ainsi que par vous même ici, ne doit pas grand chose à cette « crise » dite actuelle. A titre d’exemple, une usine fleuron de toute une activité économique d’une ville, a pu dans les années 50 employer 2000 salariés. Depuis les années 2000 cette entreprise n’en comptabilisait plus que 500 et nous arrivons au chiffre de 20 dans les mois à venir. Jamais la politique du marché n’a attendu notre prétendue crise pour disposer des individus. S’il y a une crise, elle est plus que jamais spirituelle et sociale plutôt qu’économique et n’a pas pour origine ces fins d’années 2000 et les seuls Etats Unis.

Concernant cette politique ‘’Etatsunienne’’, à aucun moment je ne me suis permis d’écarts de jugements. Par écart j’entends cet argument de vente d’armes aux USA ou non. Alors bien évidemment de prime abord, ces ventes sont en large partie responsables du fléau de la criminalité et de tués par armes à feu. Mais encore une fois oui, arrêtons de regarder à côté, nous sommes en effet des français. Il paraît que chez nous la peine capitale est supprimée ? Tiens donc, il me semble pourtant qu’il n’y a jamais eu autant de suicides que ce soit en prison ou même suite à de ‘’simples’’ condamnations. Je me fiche éperdument des opinions politiques d‘Eastwood, et moins d’ailleurs il fera de déclarations à ce propos plus je pourrais apprécier certains de ces films. Les gentils humanistes sont contre la vente d’armes, les méchants réactionnaires pour, il existe également des progressistes dépassés…Clairement vos propos me font penser à ceux tenus par Pauline Kael, justement dans le New Yorker de 72 mentionné par l’article mis à disposition par Largo. Les propos de Kael transpirent la même partialité politique que la votre. Je n’ai pas dit les mêmes opinions, je ne sais ce qu’elles sont, et cela ne m’intéresse pas. Effectivement ce serait naïf de vouloir détacher la politique d’un quelconque film. Mais lorsque je lis votre résumé de Gran Torino, je pense vraiment que vous êtes passé à côté du film. Cela ne veut toujours pas dire que vous le trouveriez pour autant à votre goût. Soit, la critique est souvent de gauche. Mais j’en déplore la revendication et les abus que cela entraîne. Je vous pense aveuglé par vos opinions, le fait que vous ayez retenu cet exemple insignifiant de la présence de ces trois noirs peut en être une marque. Ou encore, que, au fait est que Kowalski en vieil homme se confie encore à des gamins prêtres ou paumés, tout en gardant une exigence personnelle et vis à vis d’eux, vous préfériez y voire un ignoble paternalisme avec un voyou à mâter.


Léo

JM a dit…

Hello Léo,

Merci pour votre réponse. Je ne tiens pas à épiloguer, libre à vous de ne pas vouloir saisir l'imbrication entre le point de vue politique de Clint et sa manière de construire son film. Après tout, peut-être que son point de vue est de votre goût, il n'est pas du mien. Vous semblez ne garder de la politique des auteurs (visiblement caution de votre goût pour les films d'Eastwood) que le nom de l'auteur et bien peu sa politique.

Je relisais récemment un article de Daney à propos d'un film de Louis Malle, il terminait l'article avec ce cri d'indignation :

"Ras le bol de cette philosophie à la con !"

J'avoue pour finir que je ferais bien mien ce cri du critique, à propos du dernier film d'Eastwood. Que je me trouve sur les traces de P. Kael n'a rien de honteux à mon sens, chicaner sur l'indignation renouvelée à propos des films les plus douteux d'Eastwood l'est beaucoup plus.

Bien cordialement.

JM

JM a dit…

Quelques mots de Cantona