vendredi 2 avril 2010

Zéro de conduite : Hypocrisie de Clint Eastwood

Hypocrisie de Clint Eastwood



Dans la lignée du texte de GLJ publié il y a quelques semaines sur le blog, ainsi que du travail global effectué par Les spectres sur les films de Clint Eastwood (n°3, discussions sur les forums…), j’aimerais approfondir certains traits qui me paraissent décisifs pour comprendre ce que j’appellerais « l’hypocrisie eastwoodienne ». En effet, derrière les bonnes intentions et les idéaux pacifistes de son dernier film, Invictus, se distille toute une série d’agencements politiquement douteux qui contredisent les propos soi-disant progressistes affichés au départ, allant même jusqu’à effacer les nuances d’une question (l’égalité de tous) et d’un personnage (Nelson Mandela) complexes.

Partons du principe qu’un film, une image, une représentation donne toujours à voir un visible configuré et construit selon les principes d’un discours concret. Par exemple, la communauté noire peut être le sujet d’un film sans pour autant être mise en avant en subissant la loi du cliché et de la logique politique dominante de « droite ». Dès lors, ce film n’a plus de potentiel émancipateur, ce qui apparaît pourtant indispensable à une telle entreprise. Il ne suffit donc pas de montrer pour défendre, accompagner ou penser le sort d’une cause.

Invictus, au départ, « montre » quelque chose, sous le couvert de bonnes intentions : Nelson Mandela et la réconciliation raciale en Afrique du Sud. Mais le visible est strictement cadenassé sous différentes configurations : éviction de la lutte raciale, quasi-disparition de cette lutte, point de vue hégémonique du blanc fautif qui vient demander un pardon accordé. Je renvoie ici au texte de GLJ, qui récapitule bien ces différentes caractéristiques.

Invictus n’est donc pas un film sur Nelson Mandela, réduit ici à une simple marionnette, ni une ode à la fraternité et à la réconciliation, mais une tentative de réaffirmation constante de l’hégémonie de l’homme occidental accablé sous le poids de son passé. Le seul but de ce film est de demander pardon pour, ensuite, retrouver une nouvelle forme de domination. Et c’est là, dans ce discours souterrain, que s’installe toute l’hypocrisie d’Eastwood. C’est là, en somme, que le visible vient contredire les propos pacifistes et réconciliateurs du film. Analysons donc ces différentes formes d’hypocrisie.

Tout d’abord, comme souvent chez Eastwood, l’« autre », qu’il soit noir, japonais ou hmong doit toujours posséder quelque chose d’américain ou d’occidental en lui, et il doit obéir à la morale qui l’accompagne. Pas question d’éprouver une sympathie pour qui ne partagerait pas « la plus grande culture ». On pense au Général des Lettres d’Iwo Jima, au voisin de Gran Torino… Nelson Mandela est, lui, réduit à ce personnage moins intéressé par le sort de son peuple que par celui de l’ancien oppresseur. Par exemple, la scène où il interrompt une réunion sportive pour calmer la foule assoiffée de vengeance, presque sauvage, prend un ton douteux. Non pas qu’il faille minimiser le geste de Mandela, qui caractérise aussi le personnage, mais le problème est plus complexe : pourquoi Eastwood ne va que dans un sens et évince tout une parcelle de visibilité ? Pourquoi utiliser Mandela comme allié profond d’une restauration de la dignité occidentale ? Invictus, d’entrée de jeu, affirme qu’il n’est pas un film sur Mandela, et même, qu’il s’en moque complètement. Le sujet du film, c’est l’Occident et le maintien de son hégémonie.

Comment ce maintien se traduit-il à l’écran ? En explorant l’Histoire avec le corps meurtri du blanc colonisateur et sa perception afin qu’il puisse entrer en rédemption. Tel est donc le sens de cette visite éclair dans la prison où Mandela a séjourné et souffert durant 27 ans. Pris d’émotion, Matt Damon voit le fantôme du président apparaître dans son ancienne cellule. Il comprend que cela a dû être affreux, et que son geste réconciliateur a quelque chose de prodigieux. Mais pourquoi filmer seulement le pardon, chose qu’Eastwood ne fait jamais dans ses autres films ? Et pourquoi la démarche doit-elle émaner d’une ancienne victime ? C’est le monde à l’envers. Au lieu de réaffirmer certaines dissonances en nuançant la question, le pardon vient, au contraire, rétablir l’ordre précédent, celui du dominant et du dominé.

La preuve par l’image et par le visible : l’opposition entre le football et le rugby (qui prend forme à trois reprises durant le film) expose parfaitement le cheminement et la « transformation » du film. On passe d’une révolte (invisible, puisque le film la met de côté) au retour de l’hégémonie de l’homme blanc. Analysons ces trois séquences.

Mais revenons d’abord à la première (et tout à fait dispensable) scène, qui pose les données de l’équation à résoudre. Une limite sépare les jeunes africains jouant au foot sur un terrain crasseux et les colons s’entrainant, eux, au rugby. Un constat étrange se dessine : deux sports, deux « types » d’humanité qu’il faudra réunir sous le joug du mode de vie de la race blanche. En effet, le rugby devient l’élément « réunificateur » qui doit soumettre la différence de l’autochtone au régime du Même incarné par les valeurs occidentales. Autrement dit, il ne s’agit pas de réunir deux cultures, comme veut le faire croire le film, il s’agit, au contraire, de soumettre la culture noire à la domination blanche.

Donc, tout est une question de rugby. Le recourt à ce sport permet justement au cinéaste d’assurer le maintien de la « race blanche ». Trois scènes en sont la preuve. La première, c’est lorsque les joueurs sud-africains se rendent dans un faubourg pour y rencontrer des gosses défavorisés. Ils ne vont pas jouer au foot, mais au rugby. Ils vont initier les jeunes à ce sport qu’ils ne connaissent pas au lieu de simplement se mêler à eux et à leur culture autour d’un match de foot.

Le second exemple concerne les deux équipes de gardes du corps qui travaillent pour Mandela. Ceux-ci finissent par s’accepter définitivement lors d’un petit match de rugby improvisé dans les jardins de la maison présidentielle. Or, à plusieurs reprises, les gardes africains ont affirmé détester le rugby.

Enfin, le dernier exemple, brillamment explicatif, pointe sa mesquinerie au milieu du générique final : des jeunes africains ne jouent plus au foot, mais au rugby. Le générique est donc clair : les jeunes africains qui, avant, jouaient au football, sont maintenant adeptes du rugby.

C’est exactement à ce niveau souterrain, apparemment banal mais reconfigurant le visible, que l’hégémonie blanche réaffirme son autorité sur le peuple noir. Avec ces trois scènes, le cinéma d’Eastwood atteint les sommets d'une hypocrisie qu'il est difficile d'ignorer. Car on le constate bien : il n’est pas question de pacifisme, et encore moins d’égalité. Seul compte un certain type d’humanité, certaines valeurs, certains sports, et le plus honteux dans cette histoire, c’est que Nelson Mandela en vient à supporter un tel discours nauséabond. Il n’est plus que la marionnette d’un projet incroyablement hypocrite.

Le Comte

3 commentaires:

JM a dit…

Salut Le_comte,

Tu as pas vu ou revu "Josey Wales" l'autre jour ? Je l'ai revu encore, toujours passionnant.

Ce qui est bien c'est que là Eastwood part d'éléments éparses (de perdants du système) qui vont progressivement former une communauté n'ayant d'autre but que de vivre. C'est un véritable manifeste libertaire. Tandis que dans certains de ses films plus récents, il part d'une communauté déjà scellée pour montrer ce(ux) qui arrive à s'en extraire (MDB, typiquement), par le mérite, le travail, tout un tas de valeurs qu'on dira plutôt "de droite"..

à+

JM

Le_comte a dit…

Oui, j'aime beaucoup ce film. La carrière d'Eastwood a vraiment pris plusieurs directions, toutes aussi différentes les unes que les autres. Les films des années 2000 (excepté Mystic river), on l'a déjà assez répété, sont plus douteux.

Et même si mon texte enfonce le clou, il ne faut pas oublier qu'Eastwood a développé plusieurs facettes. Peut-être faudrait-il un jour dresser le bilan, examiner l'oeuvre en profondeur. Et surtout, essayer de comprendre certains de ses plus beaux films qui, malgré tout, distillent des messages conservateurs. Deux exemples : la fin de "Sur la route de Madison" et l'ode à la fidélité que sous-entend son premier film, "Un frisson dans la nuit".

JM a dit…

Salut Le_comte,

Aussi passionnant soit-il, "Mystic River" est aussi douteux idéologiquement, on en avait beaucoup parlé sur le forum des cdc à une époque. Lire aussi le texte de Rancière sur les fictions du Mal.

J'ai vu son premier film il y a fort longtemps, à l'époque où il n'existait pas encore de DVD (lol). Je crois que je vois à quoi tu fais référence en disant que le film est "conservateur". Tu sembles sous-entendre qu'il faudrait comprendre que le fait que le personnage joué par Eastwood, ses "infidélités", seraient responsables des actes de la femme, donc à condamner moralement. Je suis pas sûr que ça corresponde vraiment au film d'Eastwood, c'est plutôt le schéma qu'on retrouve dans certains films fantastiques comme "Halloween" de Carpenter, où le tueur est une entité du Mal qui plus elle tue de "pécheurs", plus elle se régénère et que seule l'innocence et la pureté peuvent écarter=moralisme réac.

Dans "Play Misty With Me", il me semble qu'on est plus dans un schéma psychologique, la femme est décrite comme une déséquilibrée, une névrosée qui interprète mal son aventure éphémère et sans engagement avec Eastwood (son premier rôle d'"homme victime" des femmes). Par contre, il faudrait que je le revois, mais je crois que "Breezy" est plus conservateur dans le sens où c'est l'histoire d'une jeune hippie qui tente de rejoindre une vie et un milieu gentiment "conventionnels".

Plusieurs variations mais sans aucun doute autour des mêmes thèmes.

à la prochaine

JM