samedi 5 juin 2010

Passion du semblant et montage du réel : Pollock : interloqué


Pollock : interloqué



Curieux biopic, trouvé un peu par hasard en DVD dans les rayons d'une des médiathèques qu'il m'arrive de fréquenter. Le film, signé de l'acteur-réalisateur Ed Harris en 2000, cumule peut-être les dangers du genre - qui connaît une véritable effervescence ces derniers temps, en particulier en France, notons-le pour le pire et rarement pour le meilleur - tout en acceptant, d'emblée, dans les choix propres au réalisateur, les reproches qui ne manqueront pas de lui être fait.

Le passage marquant ce point critique du film en son intérieur nous montre Jackson Pollock, au sommet de sa carrière, filmé avec une petite caméra portative par un type qui veut lui consacrer un documentaire (1). La gêne du peintre à être filmé en pleine action, semble essentiellement provenir de ce que l'enregistrement le renvoie à la fin de sa peinture et non à l'acte même de peindre. Le filmeur ne cherche à garder que la trace laissée par le peintre sur sa toile, par delà son geste "inconscient" ; ce qui parasite l'action et perturbe l'artiste. En cherchant à mettre en scène le travail de Pollock, il accentue son malaise, par exemple quand il lui demande de poser devant la toile blanche en feignant de réfléchir un moment à ce qu'il va peindre avant de se confronter à elle.

Beau plan où Namuth filme Pollock à travers une toile transparente, en plastique ou en verre. Le peintre se refléchit dans sa peinture en train de se faire. Etre filmé s'accompagnerait ici pour le peintre de la recherche d'un surplus de sens à son travail, qui se conclurait par le constat de l'absence abyssale d'un tel surplus (qu'il vise à retourner puérilement sur le filmeur ; "c'est pas moi l'imposteur, c'est toi !" répète-t-il de façon obsessionnelle à Namuth pendant le repas) qui va provoquer sa chute.

Ce petit film réalisé, au départ, pour faire valoir le travail de l'artiste, va provoquer sa perte. Comme le montre le film d'Ed Harris, il constitue le point d'accélération de la déchéance du peintre, qui jouissait alors de la gloire et de la reconnaissance de ses pairs. Toutefois, c’est la photo de Pollock en couverture de Life Magazine (et l'article qui l’accompagne : "Is he the greatest living painter in the United States ?") qui constitue comme le pivot central de la vie de l'artiste et du film, qui, dès le début, répète une partie de la scène où un fan tend au peintre le numéro de la revue pour un autographe. L'événement a lieu lors d’une exposition prestigieuse ; rêveur, le peintre semble à cet instant aussi bien contempler sa réussite que pressentir son autodestruction à venir.

Une photo, des mots, un film. Autant de matériaux gravitant soudain autour de la peinture de l'artiste, rognant sur l'harmonie qu'il entretenait, loin du "beau monde", avec la nature (2), qui le crucifient, et lui font recouvrer le goût de boire et de se foutre en l'air, lui, sa peinture et son couple.

Que faire de tout le travail toujours un peu embarrassant de Harris, lui-même filmeur, pour reconstituer fidèlement la vie du peintre (il s'est apparemment investi pendant plusieurs années dans ce projet, a appris à peindre, réuni et lu tout ce qu'il trouvait sur le peintre, etc, etc) ? Le cinéaste-acteur sauve-t-il le peintre ou le "tue"-t-il une seconde fois ? Difficile de répondre de manière définitive à une telle question, tant Pollock, tout en n'échappant malheureusement pas à certains travers communs à bien des biopics, frôle de près la résolution de ces problèmes : partir de la somme de documents comme base de départ vers autre chose, et non comme fin qu'il faut s'épuiser à reproduire (3).

L'enregistrement filmique d'époque de Pollock en action, épisode que Harris n'omet pas de développer dans son film comme nous l'avons vu, semblait déjà contenir en son sein le salut en même temps que la perte.

JM

(1) Le film en question doit être Jackson Pollock 51 de H. Namuth et P. Falkenberg dont on trouve juste un extrait sur la toile.

(2) Le thème transcendantaliste du ressourcement "solitaire" au contact de la nature, que l'on retrouvait dans Appaloosa (2007) où les personnages évoquaient d'ailleurs Emerson au détour d'un dialogue, semble bien être fondamental chez Ed Harris.

(3) A ce titre, puisqu'il faut bien que le critique de temps en temps affirme ce qu'il défend par la négation, Pollock a largement de quoi attirer la sympathie face à la roublardise de films tel que le Taking Woodstock (2009) d'Ang Lee capitalisant à fond sur le matériel documentaire dont il emprunte la substance, ne créant a partir de ceci aucun point profond de trouble, mais juste un raz de marée des plus consensuels.

8 commentaires:

pradoc a dit…

Pour avoir vu ce film plutôt traditionnel, il y a quelques temps, j'avais trouvé que la fin était malhabile. La tragédie du peintre n'est pas approfondie.
Il n'est pas montré comment cette recherche permanente de l'accident conduit au crash.
J'avais trouvé que c'était comme couru d'avance, alors que tout le travail aurait été d'en faire une véritable tragédie, un destin.
Là-dessus le film est un peu illustratif. Surtout si on le compare au seul film sur la peinture qui est réussi : Van Gogh de Pialat.

JM a dit…

Hello pradoc,

Ce film est certes très voir trop "illustratif", mais j'ai du mal à saisir ce que vous auriez souhaité voir, entre "destin" et "tragédie" (les deux notions me semblent possible à employer concernant le film) et quelque chose qui ne soit pas "couru d'avance" ?

Je suis d'accord avec vous que le basculement définitif de Pollock reste plutôt opaque (non par l'absence d'explication mais au contraire par l'excès de pistes proposées par Harris : désintoxication définitive impossible, attirance pour les femmes, regret de ne pas avoir d'enfant avec Lee, entourage qui perturbe son travail...) dans le film. Et si Harris choisi de le faire coïncider avec le tournage du film de Namuth, il semble que cet évènement soit abordé de manière purement subjective par Harris qui en fait bien un élément de perturbation et de chamboulement dans le travail de l'artiste (ce qui ne va pas dans le sens des propos de Namuth à propos du tournage de son film, semble-t-il).

La recherche de l'accident par le peintre dans sa vie personnelle est sans doute à comprendre comme une séparation d'avec son travail de peintre (refusant l'"accident") ? La vie incontrôlable face à la maîtrise de la peinture ?

Le Van Gogh de Pialat, seul film sur la peinture qui est réussi ? Je ne serais pas aussi exclusif que vous sur ce point..

JM

pradoc a dit…

Par destin, j'entends qu'il aurait fallu montrer en quoi la peinture de Pollock contenait sa propre chute, sa tragédie.

Pollock a crée une peinture violente, c'est un art de l'accident, non-référencé. C'était un être de ruptures et un alcoolique.

En abordant son art via des analyses biographiques, Harris oublie de s'intéresser au vertige de la toile, à la lutte du créateur et aux conséquences possibles d'une dévoration par une obsession artistique.
Bon, peut-être, j'exagère. Mais avec Pollock, il faut accepter le bras de fer, l'illumination et la brûlure.

Sinon, je veux bien admettre qu'il existe d'autres bons films sur la peinture, mais lesquels ?
Basquiat ? La rue rouge ? Rembrandt par Korda ?
J'attends vos suggestions. Merci.

pradoc a dit…

Par contre, En tant qu'acteur Harris parvient assez bien à rendre la présence physique de Pollock, qui était probablement très impressionnante.
Voilà et désolé de ma survenue sur votre site que j'aime bien.

JM a dit…

Un art de l'accident mais (comme le rappelle une séquence d'entretien du film) Pollock réfutait tout accident dans sa peinture. C'est plus que biographique, ici, c'est autobiographique. Pour aller dans le sens de ses propos, il y a cette scène avec ellipse où il reste des heures durant à méditer devant sa grande toile avant de la peindre d'un coup.

Pour Harris, ce qui gêne Pollock lorsque le filmeur lui demande de faire semblant de réfléchir à ce qu'il va peindre est moins le fait qu'il faille réfléchir alors que d'habitude il peindrait de manière instinctive (laissant place à l'accident), que le fait qu'il y est contraint par Namuth pour la mise en scène. D'une certaine façon, même si ce point de vue est sans doute subjectif, cela convient assez bien à la personnalité du peintre esquissée ailleurs dans le film, refusant les cadres trop rigides et contraignants.

D'autres bons films autour de peintres reconnus : le Munch de Peter Watkins, le Bonnard d'Alain Cavalier... vague souvenir de Basquiat, très académique il me semble. Et puis des films avec la peinture, du côté de Godard (qui affirme avec Film socialisme avoir enfin pu réaliser un film à la manière d'une peinture), Sokurov..

Bien à vous, merci de suivre ce que nous faisons !

JM

pradoc a dit…

Je me suis mal exprimé, j'ai écrit un art accidentel, quand je pensai un art de l'accident. Ce qui est évidemment différent. Si Pollock créait accidentellement, il ne vaudrait aujourd'hui pas plus que le jeune homme de bonne famille dans Théorème et qui peint sans savoir quoi.

Par accident, à l'inverse, j'entendais que Pollock montrait l'énergie à l'oeuvre, le geste, l'honnêteté aussi sans repentir. Je n'ai pas lu Clément Greenberg depuis longtemps, il l'a dit beaucoup mieux que moi. C'est le meilleur commentateur de Pollock.

Je voudrais juste ajouter, que selon moi, Pollock annonce le matérialisme aléatoire qui est une thèse qui m'intéresse énormément.
Voilà.

Et merci pour les suggestions de films, je ne les connaissais pas.

JM a dit…

Hello pradoc,

"Matérialisme démocratique", "en quoi la peinture de Pollock contenait sa propre chute, sa tragédie". Je comprends pas trop, si tu as le temps de venir préciser à l'occasion..

cordialement

JM

pradoc a dit…

Selon moi, Pollock crée un art qui célèbre l'accident. Or un accident est un événement de nature tragique. Un chaos qui a sa propre cohérence, mais tout à fait opposé à toutes les valeurs habituelles de l'art qui sont basées sur la maîtrise

Un accident est ce qu'on subit, jamais ce qu'on provoque. Logiquement, on fuit l’accident. Pourtant, l’existence réelle et le monde sont une succession d’accidents informels…

Or, Pollock fait le contraire de ce qui est naturel, il ne fuit pas, il cherche la bagarre en vrai américain qui remonte ses manches, il va vers le choc, la confrontation, le déséquilibre. Et il fait don de sa personnalité à cette quête qui ne peut que se terminer mal.
Chez lui, le choc est volontaire. C’est comme s’il avait voulu chuter toute sa vie, car il pensait que c’est la logique de déclin qui donne la force nécessaire pour créer.
(Je ne sais pas si je suis très clair).

Il a donc choisi d'exploser plutôt que faire "sens". Et en cela, il est tout à fait en phase avec les changements sociaux, moraux (la disparition totale des valeurs bourgeoises, la mort des cadres traditionnels et des échelles de mesure) et pourquoi pas le théâtre de l'aburde, le dodécaphonisme, en gros toute la modernité qui était en phase avec les théories mathématiques sur le chaos et pour qui le monde est un casino où dieu joue aux dés. D'ailleurs, une grande partie de l'art qui a suivi, lui a donné raison.


Enfin, j'écris "à chaud", c'est ce qui me vient à l'esprit quand je suis devant un Pollock...
Désolé, si je m’excite mais ça me met un peu en transe cette peinture...
C’est son but d’ailleurs, qu’on ne puisse pas trop s’asseoir devant, non ?