vendredi 5 septembre 2008

EXTRAITS #1 (I)

Des spectres hantent le monde du cinéma
par BORGES

Des spectres hantent le monde du cinéma, comme Dieu et le communisme hantaient le petit monde de Don Camillo : les spectres des Cahiers du cinéma.

Nous ne visons pas à les faire revenir, ni à les chasser ; nous sommes contre la chasse, aux sorcières, aux bêtes, au Snark, et plus encore au Boojum.

"Spectres du cinéma".

Une analyse spectrale révèlerait la présence des Cahiers et de Marx dans cette construction qui condense deux titres fameux. Qu'on ne se trompe pas sur nos intentions ; nous ne cherchons pas à substituer des spectres à nos vieux "Cahiers", ou à insinuer qu'ils ne seraient plus désormais que les spectres de ce qu'ils furent, encore moins cherchons-nous à substituer le cinéma à Marx, en opposant à ceux qui cherchent à changer le monde, sa simple reproduction divertissante. Un opium contre l'autre. L'opium du peuple contre celui des intellectuels. Si les discours sur le cinéma contiennent nécessairement une rhétorique des drogues, nous ne croyons plus avec Griffith que les artifices de l'opium nous ramènent au paradis, pas plus que nous ne croyons qu'une culture, une religion, disposeraient plus que d'autres à faire du cinéma. A ceux qui conseillaient d'apprendre la mise en scène pour comprendre Mizoguchi et non pas le japonais, nous ne disons pas qu'il faut se faire asiatique pour saisir les cinémas asiatiques. Ces histoires de culture ne nous intéressent que modérément, surtout quand elles naturalisent l'histoire et, niant l'universelle capacité des hommes à produire de la vérité au-delà des multiplicités, dérivent avec l'aplomb d'une logique scolastique indigne des médecins de Molière les plans d'immanence de Hou Hsiao-hsien des vertus dormitives de la calligraphie. Que les gens écrivent en arabe, en pictogramme, idéogramme, en forme de coins, en morse, cela ne dispose à rien d'essentiel, pas plus que manger avec des baguettes, ses mains, une fourchette, porter le chapeau, la kippa, le voile ou la culotte ne prédisposent à diriger le monde, et encore moins à égaler le génie de la rebelle, Katharine Hepburn.

Seules nous importent les vérités dont les singularités, les exceptions, toujours minoritaires, sont capables.

"Spectres du cinéma".

Notre intention ici n'est pas d'annoncer : "les Cahiers sont morts, vivent les spectres".

Ce serait d'un comique !

Aucun d'entre nous ne se sent de taille à se lancer dans une parodie admirative de Marlon Brando discourant sur le cadavre de César assassiné, dans le film de Mankiewicz, qui, comme Shakespeare et Madame Muir, s'intéressait aussi aux fantômes. On n'essayera donc pas de désigner aux lecteurs improbables, les plaies faites à la revue, par la bêtise d'untel, les compromissions d'un autre, les lâchetés de tous ces hommes honorables, qu'un manque de désir de vérité, si accordé au nihilisme d'une époque qui voit les rats se précipiter vers "le service des biens", aura finalement conduits, sans que l'on comprenne comment, malgré le sérieux de nos efforts, et les prodiges de nos ironies, à égaler Ozu à je ne sais quel auteur de série Z, Spiderman et Still life ; alors que n'importe quel amateur de comics vous prouverait avec brio que la vie de Peter Parker est très loin de la tranquillité des natures mortes et de la vie des braves gens des Trois Gorges.

Si nous n'affirmons pas "les Cahiers sont morts, vivent les spectres", c'est aussi, sans doute, parce que nous ne sommes pas assez magiciens, sorciers, ou fils de Dieu, pour faire revenir à la vie les spectres, bien que nous croyions au lien de la vérité à ses résurrections ; et puis, pour qui veut bien considérer la chose, les spectres échappent à l'alternative vie ou mort ; les spectres n'existent pas ; c'est du cinéma ; à moins que le cinéma ne soit un héritage des croyances au surnaturel, magie, ombres chinoises et table tournante ; ce qui revient au même ou à l'autre.

Et Marx alors ?

On y reviendra.

ECRIRE DU CINEMA

Si les Cahiers du cinéma sont morts, meurent, risquent de mourir ; pour nous, en nous, pour le cinéma, nous restent les spectres du cinéma ; ceux de Bazin, de Daney, des autres, de toutes ces signatures qui écrivent sur le cinéma ou, pour le dire avec Godard, "écrivent du cinéma" ; un Godard que je m'invente peut-être pour le plaisir de le citer, pour le bonheur de m'expliquer avec son spectre ; ici même.

"Ecrire du cinéma", Godard l'entendait comme écrire depuis le cinéma, le cinéma comme origine de l'écriture.

[...]

(retrouvez la suite de cet article en page 3 du numéro un en ligne dès le vendredi 5 Septembre 2008)












Image : Isaac de Bankolé dans
Ghost Dog, Jim Jarmush.